je lis et j'écris

la rature

Qu'est-ce qu'un homme révolté? Un homme qui dit non. Mais s'il refuse, il ne renonce pas : c'est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement. Un esclave, qui a reçu des ordres toute sa vie, juge soudain inacceptable un nouveau commandement. Quel est le contenu de ce "non"? 

L'Homme révolté. - Albert Camus

blop

Mardi 27 février 2007
[...] Vous n'êtes pas armés ? Qu'importe! Prends ta fourche, prends ton marteau! Arrache le gond de ta porte, Emplis de pierres ton manteau! Et poussez le cri d'espérance! Redevenez la grande France! Redevenez le grand Paris! Délivrez, frémissant de rage, Votre pays de l'esclavage, Votre mémoire du mépris! VICTOR HUGO (Les Châtiments)
par hud publié dans : mes lectures
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Mardi 16 janvier 2007
Devant la Loi, près de la porte, se tient un gardien. Un homme de la campagne vient trouver ce gardien et lui demande la permission d'accéder à la Loi. Mais le gardien lui dit qu'il ne peut pas la lui accorder pour l'instant. [...] l'homme de la campagne ne s'attendait pas à de pareilles difficultés; la Loi doit pourtant rester accessible à chacun et en permanence, songe-t-il; mais en considérant plus attentivement le gardien dans sa pelisse fourrée, son grand nez pointu, sa longue barbe noire et maigre de Tartare, il décide qu'il va plutôt attendre l'autorisation d'entrer. Le gardien lui donne un tabouret et le fait asseoir sur le côté, près de la porte. Il reste assis là pendant des jours, pendant des années. [...] Il finit par ne plus voir très clair, et il ne sait plus si le jour baisse réellement autour de lui ou si ce sont seulement ses yeux qui le trompent. Pourtant il est encore capable, à ce moment-là, de distinguer dans l'obscurité une lueur qui, sans jamais s'éteindre, vient de l'intérieur de la Loi. Alors il n'en a plus pour très longtemps. [...] "Que veux-tu encore savoir, à présent? demande le gardien, tu es insatiable. - Mais enfin, dit l'homme, tout le monde s'efforce d'atteindre la Loi : comment donc se fait-il que durant toutes ces années personne, à part moi, n'ait demandé l'autorisation d'entrer?" Le gardien comprend que l'homme est presque au bout et, pour se faire entendre de ses oreilles déficientes, il lui hurle : "Personne ne pouvait obtenir cette autorisation ici, sauf toi, car cette entrée t'était destinée, à toi seule. Maintenant je vais m'en aller et la refermer."
par solveig hud publié dans : mes lectures
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Mercredi 13 septembre 2006

Je voudrais dédier cette note à l'être humain le plus humain du monde et de tous les temps, mon cher et tendre Jean-Jacques Rousseau, auteur d'une oeuvre richissime, à mon goût.

"Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de sa nature; et cet homme ce sera moi." (Les Confessions)

 

Mon cher J-J qui m'a donnée pour toute ma vie le goût de l'autobiographie, exercice littéraire des plus cruels (pour l'auteur, parfois pour le lecteur) mais aussi des plus voluptueux...

J-J, c'est vous, c'est moi, c'est l'auteur de L'Emile, c'est le père qui a abandonné ses enfants.

J-J, c'est celui qui, tout jeune homme, laisse accuser de vol une pauvre servante, alors qu'il est coupable. C'est aussi celui qui s'en repend toute sa vie.

J-J, c'est un trésor intérieur, et une coquille vide, un bêtat, un individu lent et laborieux pour ses contemporains. Un génie ignoré, fils renié de son siècle, père à venir.

J-J, c'est enfin un grand sensuel quand enfant il goûte le plaisir du châtiment corporel ancestral, infligé par la sévère Mlle Lambercier :

"Comme Mlle Lambercier avait pour nous l'affection d'une mère, elle en avait aussi l'autorité, et la portait quelquefois jusqu'à nous infliger la punitions des enfants quand nous l'avions méritée (...)

mais après l'exécution, je la trouvai moins terrible à l'épreuve que l'attente ne l'avait été, et ce qu'il y a de plus bizarre est que ce châtiment m'affectionna davantage encore à celle qui me l'avait imposé." (Ibid.)

L'enfant délaissé, privé de l'affection d'une mère dont la mort concorda avec sa naissance, trouve en l'humiliation autoritaire le vestige d'une tendresse, d'une attention maternelle et le fixe à jamais comme source unique de plaisir physique.

Mais ne vous y trompez pas, J-J est un homme libre, citoyen de Genève, ne cesse-t-il de clamer, la fesse endolorie.

par hud publié dans : mes lectures
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Samedi 1 juillet 2006

... et de Jérusalem à Paris. (ouais jusqu'au bout...)

Chateaubriand. - Paris : Gallimard, 2005. - 726 p. (folio classique)

En 1806, notre enchanteur, en proie aux dernières chaleurs de la mâturité, mais pas encore versé dans l'outre-tombe, ne sait quel prétexte fournir à sa femme pour rejoindre sa petite copine en Espagne.

Mais comme il n'est pas l'auteur de "René" pour rien, il trouve l'alibi en béton : un pélerinage. Alors il aurait pu prendre son sac à dos Vieux Campeur et s'y accrocher une chaussette trouée et une coquille Saint-Jacques, mais non, il a voulu faire les choses en grand et a carrément inventé de planter sa rombière à Venise, pour s'embarquer dans un périple absurde : Grèce (histoire de visiter le Parthenon, respect quoi) - Constantinople - Jérusalem (il s'y lamente à peine plus qu'ailleurs) - Egypte (il y inaugure le 'tourisme-survie') - Tunisie (il nous explique pourquoi Enée s'est barré sans laisser d'adresse) - Espagne

Balaise, non?

Et puis c'est pas au programme d'agreg pour rien, ça je vous le dit : le structure de la narration laisse rêveur, parce qu'attention, François-René, il a quelque chose de Ron Howard, il sait super bien ménager ses transitions. Genre, attention j'ouvre les guillemets : je quitte Rome pour la Grèce, c'est-à-dire que je remonte le temps, aussi, wouaww, un voyage spatio-temporel, c'est à Sam Beckett que ça va en boucher un coin, vous savez le héros de Code Quantum!

Ben ouais parce qu'à la fin de chaque chapitre, on se rend que quand même c'était mieux avant, d'ailleurs on se demande comment il ne finit pas son bouquin dans la caverne préhistorique au fond du jardin...

Et puis François-René, à part deux ou trois fois où il sauve le monde (enfin le bateau, ou l'escorte), il pense surtout. Et quand il pense, on se dit que l'Histoire est cruelle d'avoir séparé de deux siècles, deux hommes qui auraient eu tellement de choses en commun... car oui, si De Villiers ne neuneute pas encore d'outre-tombe - quoique.. - François-René, lui pense tout pareil que lui, à commencer par ces enculés de musulmans qui font vraiment tâche dans sa superbe peinture de l'Orient antique et biblique. Bon les Maghrébins, encore il les tolère lui (oui, il les voit juste avant la délivrance finale dans le minou de sa greluche, il est plus tranquille), mais les Turcs, alors ça non, faut pas lui en parler. Pourquoi?

Mes ces pauvres gens sont incapable de gérer un peuple, un pays, encore moins un Etat (tiens tiens), et rendez-vous compte ils ne versent pas du tout dans la démocratie! Evidemment, venant du 'génie du christiannisme', on est tous morts de rire...

"Les Croisades ne furent des folies, comme on affectait de les appeler, ni dans leur principe, ni dans leur résultat. (...) Les Croisades, en affaiblissant les hordes mahométanes au centre même de l'Asie, nous ont empêchés de devenir la proie des Turcs et des Arabes. (...) Quant aux autres résultats des Croisades, on commence à convenir que ces entreprises guerrières ont été favorables au progrès des lettres et de la civilisation." (p. 373)

Ah, la civilisation, le mot est lancé... au bout de 500 pages d'aphorismes dignes de G.W. Bush ou Paul Wolfowitz, ('il n'y aucun principe civilisateur dans l'islam', bla, bla) on a bien envie de rendre ses grâces à la civilisation et de goûter un peu la légèreté de la barbarie...

Mais bon, tout ça ce serait rien si F-R nous récompensait de notre endurance à subir l'énumération de tout ce dont il ne parle pas parce qu'il y a des guides touristiques pour ça, mais quedale ! Nous n'aurons même pas droit au Graal, au but de ce pélerinage érotique déguisé, des dixaines de pages de description du tombeau du Christ, et pas un petit mot, même pas une litote, ou même une ellipse évoquant rapidement la partie de jambes en l'air bien mérité par le pélerin. Cacahuète!

Rien excepté la plus belle phrase du livre, ça je le dis sincèrement, la dernière en fait (un début d'explication?) :

"dans tous les cas, j'ai assez écrit, si mon nom doit vivre; beaucoup trop, s'il doit mourir."

Ca c'est de la conclusion, coco.

par hud publié dans : mes lectures
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Vendredi 5 mai 2006

Michel Foucault. - Paris : Gallimard, 1975. - (tel). - 360 p.

La dénonciation des travers du système carcéral appartient au discours auto-critique que le pouvoir et la société s'adressent à intervalle régulier, accordant champ sémantique du développement, de l'amélioration, sur la note humaniste de ce qu'une société moderne ne peut tolérer en son sein, la barbarie en guise d'application de la justice.

Discours qui part du principe que les prisons constituent la honte du corps social, l'appendice boiteux d'un système qui se veut juste. Et si au contraire la prison était de tout temps à la pointe d'une société qui se construit selon un certain rapport de force? Foucault précisément se propose de retourner le discours sur le carcéral afin de retracer la généalogie d'une certaine "orthopédie sociale", et ce en s'attachant au traitement particulier des corps, du châtiment à la réadaptation.

A nous tout d'abord de nous interroger véritablement sur la légitimité de la pratique carcérale, et ce à son fondement et non dans ses rouages. En quoi priver un individu de sa liberté, assujettir un corps et aliéner un esprit, participe d'une certaine idée de la justice? C'est la question que ne se pose pas l'âge médiéval. Il pratique en effet bien plutôt le "supplice", que Foucault décrypte comme un 'art quantitatif de la souffrance' s'inscrivant dans un rituel, une 'liturgie punitive'. Politique de l'effroi, il s'agit clairement de marquer le corps du supplicié et d'y faire éclater la part commune du crime et du châtiment, "l'atrocité".

L'illégalisme évolue durant l'ère moderne et témoigne non plus tellement d'une criminalité de masse (bandes de malfaiteurs, etc.) que d'une criminalité de marge. D'où la nécessité d'une 'nouvelle économie du pouvoir' susceptible de s'insérer dans les mailles les plus fines du corps social. D'autre part, l'Histoire faisant largement son chemin, le 18è siècle voit le rapport politique évoluer, et notamment le droit de punir n'échoit plus exclusivement (symboliquement et dans les faits) au souverain. On passe de la thématique de la vengeance du corps du roi (cible de tout crime) à celle, préventive, de la défense de la société. L'illégalisme du pouvoir du prince est révélé. La prison va alors s'imposer comme 'peine-signe' (à la différence du supplice, peine-effet), technique coercitive qui se dédouane de l'illégalisme de la punition en mettant en avant une finalité d'assujettissement et de 'dressage'.

Foucault accorde un chapitre au mécanisme particulier de la 'discipline', devenu au cours des 17 et 18è siècle instrument général de la domination. Le pouvoir disciplinaire répartit les corps dans l'espace,  quadrille le temps en vertu de son 'utilité'. Connaître, maîtriser, utiliser, sont les maîtres-mot de ce système qui nécessite ainsi en permanence un regard, regard normalisateur, qui qualifie, classe, punit. Le pouvoir désormais produit du réel, à travers la mise en écriture généralisée qu'est la procédure.

L'instrument coercitif par excellence est bien sûr le panopticon de Bentham, bâtiment en anneaux avec en son centre une tour, poste d'observation intégrale. Au sein du bâtiment, une multitude de petites cages, 'théâtre où chaque acteur est seul, parfaitement individualisé et constamment visible" (je cite Foucault qui qualifie également le panopticon de 'machine à dissocier le couple voir-être vu'). Au passage, je trouve qu'une lecture du Dépeupleur de Beckett à la lumière du panoticon n'est pas inintéressante - elle n'est bien entendue pas exhaustive, l'exhaustivité n'étant pas de ce monde, hélas.

(Le panoptisme est d'autre part le système coercitif le plus économique, puisque sans fonctionner forcément dans les faits, en permanence, il induit en permanence un comportement normalisé, mais je ne m'étends pas là-dessus, ce sont des évidences désormais pour la génération du loft que nous sommes.)

Le système disciplinaire ne se cantonne pas au carcéral, mais participe bien plutôt de la construction d'une 'société disciplinaire' à partir des appareils fermés, prisons, écoles, hôpitaux, points d'appui d'une surveillance de la population extérieure. La discipline s'épanouit en même temps que s'assoit la domination de la classe bourgeoise hierarchisante, individualisante, normalisatrice.

Mais revenons à la prison et à la nature du châtiment moderne. Prélever le temps du condamné, peine civilisée qui monnaie la dette du condamné qui par son crime aurait lésé la société entière. Le but de la prison n'est certes pas de punir, il est de réadapter et de rééduquer. Il mobilise désormais autant de juges que de psychiâtres, son discours est maternisant (ah ah voir Zemmour), et pourtant, et pourtant, toute cette bonne volonté n'aboutit qu'à un misérable échec. On arrive à l'argument proue de Foucault : à quoi sert l'échec de la prison? Sa réponse : au maintien de la délinquance, à l'induction de la récidive. Il s'agit de transformer l'infracteur d'occasion en délinquant d'habitude. La délinquance est en effet un illégalisme maîtrisé et le délinquant un petit fonctionnaire de la distinction, distribution, utilisation des infractions et des infracteurs. Elle assure la pérennité des agents occultes du pouvoir, police clandestine et autre armée de réserve et autorise, légitimise même, un quadrillage généralisé de la population et une surveillance permanente.

Je termine sur les paroles de Michel, prophétiques et déjà exaucées  :

A cela s'ajoutait une longue entreprise pour imposer à la perception qu'on avait des délinquants une grille bien déterminée : les présenter comme tout proches, partout présents et partout redoutables. C'est la fonction du fait divers qui envahit une partie de la presse et qui commence à avoir ses journaux propres. Le fait divers, par sa redondance quotidienne, rend acceptable l'ensemble des contrôles judiciaires et policiers qui quadrillent la société; il raconte au jour le jour une sorte de bataille intérieure contre l'ennemi sans visage; dans cette guerre, il constitue le bulletin quotidien d'alarme ou de victoire. (p. 334-335)

 

par hud publié dans : mes lectures
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