quand la forme se fait contenu...
C’est à titre anecdotique que m’est venue l’idée d’emprunter le verbiage ministériel, lequel, proféré bien avant les émeutes de novembre, n’avait à l’époque suscité que peu de réaction, comme si le poids des mots avaient encore besoin de faire ses preuves, et quelles preuves... Moins prosaïque que Jean Réno dans Nikita, le ministre de l’Intérieur “nettoyeur” a opté pour un procédé métaphorique (espérons-le du moins), quitte à utiliser un nom propre (eh eh).
Outre la subtilité qui la caractérise, la formule n’est pas restée lettre morte : si elle n’a eu, gageons-le, aucun mal à trouver son public, elle n’a pour autant pas su fédérer, ni approbation, ni désaveu complet. Il n’y a, semble-t-il, qu’une figure capable de faire le consensus, soulever le coeur des républicains, de tout bord, de toute origine sociale. Cette fleur a un nom, c’est la faute. Son champ? L’orthographe.
Tout le monde l’aura compris, nous nous attaquons a un code. Mais quel code exactement? Un code pour se comprendre les uns les autres, dirons les bonnes âmes, les pédagogues : par un strict respect des règles de français, nous visons une intercompréhension, une cohésion, bref l’orthographe procède du pacte social. Ah. Il est curieux alors de constater que ce code prend de préférence pour cadre les relations propices à l’exercice de la perversion (par là nous nous limiterons à désigner la manière dont un individu exerce un pouvoir illégitime sur un autre) : l’orthographe est de fait l’immanquable rouage du rapport de l’enfant au parent, de l’élève au professeur, de l’étranger au natif. Si l’inconscient est bel et bien structuré comme un langage, on est en droit de s’interroger sur les enjeux d’une telle institution, institution bien française, ou plutôt bien “républicaine”.
Aujourd’hui un texte “truffé de fautes” est communément perçu comme inacceptable et s’avère de fait discriminant. On peut à loisir réfléchir sur cette expression qui semble refléter l’angoisse d’une infiltration diffuse et subversive de Satan dans la norme, à en croire l’esprit de croisade inhérent à chaque lecteur dont le regard s’offusque au déchiffrement d’un texte corrompu. Expression qui pourrait encore renvoyer à l’angoisse du grouillement, analysé par la pensée freudienne comme une angoisse de pénétration. Le français contemporain doit rester pur, chaste et viril.
Rester? A travers ce discours se dessine l’idée d’un état originel de la langue, référence dont il ne faut s’écarter. Illusion d’une référence, véritable idéologie dont il convient d’examiner les tenants et les enjeux. Le fait est connu, les écrivains de la Renaissance, des Lumières (eh oui même l’auteur de L’Emile) ainsi que les Romantiques avaient une orthographe déplorable. Heureusement, Jules Ferry est arrivé : entre deux expéditions coloniales, il a créé l’école obligatoire, et, poursuivant l’effort de l’Académie française (créée à l’initiative de l’amoureux désinterressé des Lettres, Richelieu) fédéré la nation autour d’une langue. La première guerre mondiale et ses brèves de tranchée ont fait le reste, le français était sacralisé et les patois relégués au rang de ... patois.
Il est simplement cocasse de constater que le passage d’un régime successivement féodal, monarchiste, impérial, à une société qui se veut égalitaire se solde par la création et la sacralisation d’une nouvelle norme. Le passage était sans doute trop abrupte. L’est-il encore aujourd’hui? A titre anecdotique toujours, il est quand même intéressant de se reporter au “Que sais-je?” consacré par Nina Catach à l’histoire de l’orthographe, à l’histoire de ces hommes, écrivains, imprimeurs, gouvernants qui ont institutionnalisé la langue, véritable vecteur politique. Il ne s’agit pas de se livrer à une critique en bonne et due forme de la norme, mais juste prendre du recul et s’interroger sur l’instrument de discrimination le moins contesté.
Ca commence dès les premières classes où l’orthographe apparaît comme une sorte de Graal, une quête censée mobiliser les vertus les plus nobles à savoir, rigueur et propreté. Ca paraît choquant dit comme ça et pourtant comment comprendre autrement l’association permanente entre hygiène et respect de la pureté de l’écrit? Un éleve qui fait des fautes, qu’il soit dyslexique, mal voyant, mal entendant, inhibé, angoissé, est subrepticement taxé non plus de bêtise (la pédagogie fait son chemin) mais couramment de paresse, voire de saleté. Une saleté consubstantielle à l’incriminé : un “torchon”, ce n’est pas un texte souillé de fautes, c’est le reflet d’une hygiène douteuse, fautes et taches d’encre étant indissociables.
L’orthographe, vecteur d’un darwinisme scolaire? Pas pour tout le monde. Dans le secondaire, il est courant que l’orthographe intervienne dans la notation de devoir de tout type, rédaction, dissertation, commentaire de texte... Dans le supérieur, a fortiori dans les cursus littéraires, c’est beaucoup moins fréquent. Parce que les étudiants font moins de fautes? Rien n’est moins sûr, ou plutôt il est communément admis que les fautes des étudiants en Lettres sont commises “par inadvertance”, par excès de confiance, manque de relecture, l’attention se concentrant sur des dialectiques autrement plus pertinentes. Alors ça agace, mais ça reste dans le domaine du tolérable, et très souvent ce n’est pas même sanctionné. Ce que je trouve assez juste en fait.
Une telle sérénité dans le maniement du bic rouge serait à mon avis souhaitable dans tous les autres organes de la société. J’irai plus loin. Il me semble que derrière l’alibi de l’intercompréhension sinon universelle du moins francophone, la norme orthographique, telle qu’elle intervient dans la société, s’adresse tout particuliérement à une catégorie de “suspects”, basses classes sociales et individus sans formation supérieure “générale”, ceux chez qui le rapport à la langue, outil de la prise de pouvoir, est entretenu comme un conflit. Un conflit relayé par le regard inquisiteur de toute une société, qui s’est-elle même battue pour acquérir la reconnaissance - et l’automatisme de l’accord du participe passé avec le C.O.D. en présence de l’auxiliaire avoir - puis s’est empressée de refermer la porte derrière elle.
Pourquoi les parents les plus modestes, souvent issus d’une immigration plus ou moins lointaine, se font-ils les relais les plus orthographiquement exigeants? Peut-être parce qu’ils ne veulent pas que leurs enfants souffrent de la discrimination dont ils ont souffert. Les parents médecins, avocats, et même professeurs ne sont-ils pas plus “laxistes” sur les dictées que sur les interros de maths? Ca mériterait une étude. La solution ne se situe peut-être pas dans la prime à la faute, attitude entretenue il me semble dans certains milieux, et dirigée confusément contre l’école, la verticalité de la transmission du savoir (très humiliante...) et contre un corps de métier qui n’en branle pas une, passe trois mois de vacances à corriger des fautes d’orthographes au bord du Pacifique. Mais c’est une autre histoire...
Peut-être suffirait-il d’analyser les sentiments qui déforment nos visages, sentiments tantôt d’horreur et d’exécration, tantôt de jubilation hystérique. Mettre le fauteur au pied du mur de la honte est une satisfaction quotidienne. C’est aussi une compromission qui lubrifie l’exercice d’une perversion, et surtout un péché d’orgueil, car il n’y a pas de vérité, pas même orthographique, susceptible de se placer au dessus de toute remise en cause.
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