Bartleby
Je préfèrerais ne pas.
Qu'est-ce qu'un homme révolté? Un homme qui dit non. Mais s'il refuse, il ne renonce pas : c'est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement. Un esclave, qui a reçu des ordres toute sa vie, juge soudain inacceptable un nouveau commandement. Quel est le contenu de ce "non"?
L'Homme révolté. - Albert Camus
Une fois n'est pas coutume, le bon gouvernement du peuple s'intéresse de plus près aux bonnes moeurs de ses citoyens.
La cible du jour : ces étudiants thèsards qui hantent d'année en année les facultés et les bibliothèques, propageant toujours en plus grand nombre ce climat velléitaire dont ils ont le secret. Encore un trouble intolérable à l'ordre juste.
La raison : trop de doctorants polluent la société de leur activité d'insecte nuisible. Mais le ministre Fillon est là, bon lieutenant de l'Empereur Sark 1er, pour veiller sur ces âmes perdues, bulle inféconde d'érudition nauséabonde qui ne pourra se purger dans un nombre toujours plus restreint de postes (enseignement, université). C'est pour leur bien !, répond le ministre, constatant la dégradation d'une jeunesse inadaptée aux besoins de la société et préconise un nombre limité de doctorants.
Question : est-ce une mesure financière (étant habitué à 4 ans de politique de droite, on pourrait comprendre la logique)?
Réponse, vu le nombre d'allocation de thèse attribuées, notamment en littérature et en sciences humaines (3 dans mon secteur cette année), on aura du mal à tenir l'argument des économies...
Alors? Mais c'est qu'on dirait qu'on a affaire à une mesure idéologique, si si, ça existe encore !! Petit rappel : dans l'un de ses derniers discours (lequel, y en a trop!), Notre Seigneurs aux voies de plus en plus pénétrables déploraient un nombre toujours plus imposant de jeunes se réfugiant dans des études toujours plus longues pour échapper au monde du travail (c'est beau nico cette idée des études comme maquis, tu m'en feras un poème)...
Résumé : ça suffit, y a trop de gens qui font des études ! (et qui pendant ce temps ne consomment pas!) Alors ok, soit, pourquoi pas, les études nuient gravement à la santé, et réfléchir tue (ça on a bien compris) alors prenons des mesures et fixons des critères, c'est là que je me marre franchement, tellement c'est énorme...
critère de mérite (il aime bien ce mot nico)? concours? eh non
critère pécunier, eh oui ! L'étudiant souhaitant s'inscrire en thèse devra justifier des 'revenus' susceptibles de lui assurer une autonomie financière durant la totalité de la durée de sa thèse (le CNE c 2 ans, la thèse c au moins 3 ans, flûte, les choses se goupillent mal, c'est vraiment pas de chance!).
D'autre part, le ministère a appuyé cette année une réforme du contrat de thèse, chaque année devant être validée par des enseignements toujours plus nombreux (assiduité comparable au master 2.
Le temps partiel peut-il assurer une autonomie financière? Et les bourses?
Bah oui, une élite d'accord, mais une élite choisie, pas subie! Car les pauvres, outre le fait qu'ils sont génétiquement amenés à devenir délinquants tôt ou tard, ont du mal à réfléchir le ventre vide (et en plus ils ont tendance à mal penser). La solution? N'octroyer le droit de penser qu'aux riches, imparable !
Et pour la reconnaissance d'un statut professionnel au doctorat, manière qui permettrait d'insérer le doctorant, sinon dans la société, du moins dans le salariat, on repassera !
Je voudrais dédier cette note à l'être humain le plus humain du monde et de tous les temps, mon cher et tendre Jean-Jacques Rousseau, auteur d'une oeuvre richissime, à mon goût.
"Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de sa nature; et cet homme ce sera moi." (Les Confessions)

Mon cher J-J qui m'a donnée pour toute ma vie le goût de l'autobiographie, exercice littéraire des plus cruels (pour l'auteur, parfois pour le lecteur) mais aussi des plus voluptueux...
J-J, c'est vous, c'est moi, c'est l'auteur de L'Emile, c'est le père qui a abandonné ses enfants.
J-J, c'est celui qui, tout jeune homme, laisse accuser de vol une pauvre servante, alors qu'il est coupable. C'est aussi celui qui s'en repend toute sa vie.
J-J, c'est un trésor intérieur, et une coquille vide, un bêtat, un individu lent et laborieux pour ses contemporains. Un génie ignoré, fils renié de son siècle, père à venir.
J-J, c'est enfin un grand sensuel quand enfant il goûte le plaisir du châtiment corporel ancestral, infligé par la sévère Mlle Lambercier :
"Comme Mlle Lambercier avait pour nous l'affection d'une mère, elle en avait aussi l'autorité, et la portait quelquefois jusqu'à nous infliger la punitions des enfants quand nous l'avions méritée (...)
mais après l'exécution, je la trouvai moins terrible à l'épreuve que l'attente ne l'avait été, et ce qu'il y a de plus bizarre est que ce châtiment m'affectionna davantage encore à celle qui me l'avait imposé." (Ibid.)
L'enfant délaissé, privé de l'affection d'une mère dont la mort concorda avec sa naissance, trouve en l'humiliation autoritaire le vestige d'une tendresse, d'une attention maternelle et le fixe à jamais comme source unique de plaisir physique.
Mais ne vous y trompez pas, J-J est un homme libre, citoyen de Genève, ne cesse-t-il de clamer, la fesse endolorie.
Commentaires